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Québec : la grenouille dans l'eau chaude

19 mai 2010 - 07:33

Alain-Marie Carron

est Directeur chez SECOR, responsable du site Focusstrategique.com

C’est une histoire un peu cruelle que racontent les consultants qui veulent convaincre leur auditoire des dangers de la passivité, pour les grenouilles comme pour les entreprises ou les groupes humains.

Certaines expériences auraient prouvé qu’une grenouille plongée dans une eau que l’on chauffe progressivement ne perçoit pas le danger qui la guette. Elle somnole dans la tiédeur de son bain et, quand elle prend conscience du sort funeste qui l’attend, il est trop tard; elle  est «cuite», au propre comme au figuré.

Le Québec me paraît être un peu dans cette situation: plus lucide que le batracien de cette fable, mais tout aussi incapable de réagir.

Dans l’ensemble les Québécois vivent bien et confortablement. Comme le rappelle l’économiste Pierre Fortin, «À l’aube de la Révolution Tranquille, les deux tiers des jeunes Québécois de 30 ans n’avaient aucun diplôme (…) le salaire moyen des francophones unilingues équivalait à seulement 51% de celui des anglophones unilingues».

Les Québécois francophones ont rattrapé leur retard, pris le contrôle de l’économie de la province, développé leurs systèmes de santé et d’éducation. Ils sont, avec Bombardier par exemple, dans le groupe de tête de l’aéronautique mondiale. Entre les nombreux jeux vidéo qui se conçoivent et se produisent chez eux et Céline Dion ou le Cirque du Soleil, ils sont aussi exportateurs de produits culturels. C’est mieux encore qu’une révolution: un parcours et un accomplissement.

Si l’on garde une vue d’ensemble, les Québécois ont donc tout lieu d’être satisfaits. Le Québec fait partie des pays riches, le chômage est bas, la vie agréable (l’industrie du loisir est aussi florissante qu’imaginative) et on s’y sent en sécurité. Les vacances sont plus courtes qu’en Europe mais les semaines de travail moins chargées. L’achat d’une voiture et d’un logement fait partie des rêves accessibles. Les salaires ne sont pas très élevés, mais le développement propre à l’Amérique du Nord fait qu’avec un revenu modeste la vie est plus facile qu’elle ne le serait en Europe.

Il nous faut partir de cette quiétude québécoise pour comprendre la nature de l’inquiétude québécoise d’aujourd’hui.

Le Québec est comme un grand fauteuil, d’autant plus agréable qu’il s’est un peu avachi avec les années. Il nous supporte mais on s’y enfonce. Une partie de notre cerveau nous dit qu’il faudrait en sortir pour changer ce qui a besoin de l’être. Mais une petite voix nous encourage à attendre encore un peu… de peur de rater le prochain match de hockey des Canadiens à la télévision.

La Révolution Tranquille, c’était il y a cinquante ans et voilà déjà quelques années que le modèle québécois fait du sur place et, par endroits, se fissure. En voici quelques exemples:

-    L’éducation, qui amène à l’université des gens qui n’ont plus d’orthographe, ne comprennent pas toujours ce qu’ils lisent et ont de la difficulté à structurer leur pensée. Le Québec est le champion du décrochage scolaire: 30% des jeunes abandonnent l’école sans avoir obtenu un diplôme.
-    Le système de santé coûte de plus en plus cher et fonctionne de moins en moins bien. Pour consulter un médecin il faut se rendre aux «urgences» des hôpitaux, lesquelles ont des lenteurs de type soviétique. Les médecins de famille sont rares ou inexistants, les patients malades du cœur ont tout intérêt à aller se faire opérer aux États-Unis plutôt que d’attendre au Québec une opération qui tarde à venir. Les seuls cardiologues disponibles à Montréal sont Libanais ou Palestiniens… et chauffeurs de taxi. Ont les a fait venir mais on ne leur donne pas le droit d’exercer.
-    L’État, qui faillit à sa tâche dans bien des domaines: l’état des routes et des rues fait davantage penser au Tiers Monde qu’à l’Amérique du Nord, le système de canalisation est si vétuste que des grosses conduites d’eau explosent chaque hiver dans le centre de Montréal.
-    Les entreprises québécoises manquent de productivité par rapport à leurs concurrentes du reste du Canada et surtout des États-Unis. Elles comptent exagérément sur le marché américain et ont du mal à grandir.
-   La liste pourrait se poursuivre: corruption dans la classe politique, poids exagéré des syndicats que personne n’ose contredire, manie du consensus et peur de la confrontation, qui font du Québec un pays de «moumounes», un pays où l’on contourne les obstacles pour ne pas avoir à les franchir.

Est-ce mieux ailleurs? Sans doute pas; à chaque chien ses puces.

Mais les Québécois sentent que leur élan s’est essoufflé et ils le disent. Ils se voudraient plus riches, plus performants. Ils voudraient conserver leur sens du collectif, qui donne au Québec un air de social-démocratie, comparé aux autres sociétés d’Amérique du Nord. Ils se voudraient aussi plus aptes à maîtriser des grands projets et moins brouillons dans la gestion des services publics.

Quelques uns, encore peu nombreux, ont compris que les années qui viennent seront nécessairement plus difficiles que celles que le Québec a connu dans sa période de «rattrapage».

L’économie mondiale est en train de basculer vers l’Asie. Les emplois industriels et les capitaux vont là-bas, l’élite intellectuelle et scientifique qui s’y développe est aussi bonne que la nôtre, avec une caractéristique qui changera tout: elle sera bientôt dix fois plus nombreuse.

De l’Asie vont nous venir des compétiteurs commerciaux et industriels, des innovateurs. Déjà la Chine a ravi au Canada la place de premier pays exportateur vers les États-Unis. C’était en 2007. En 2009, nous dit Peter Hall, économiste en chef de l'EDC, l’écart entre Canada et Chine sur ce marché s’était accru de 30% en faveur de la Chine.

Il va donc être plus difficile de conserver sa place au soleil, pour le Québec comme pour tous les pays développés. Pour sauver ce qui peut l’être de la douceur de vivre propre au Québec, sortir la grenouille de l’eau chaude ne suffira pas.

Sur bien des points, à cause de la situation mondiale, il nous faudra changer de rythme, passer à la vitesse supérieure.

Comme le disait en substance Paul Jorion aux participants du Focus stratégique Québec 2010, nous serons tous embarqués dans cette «révolution» du monde, qui prend forme sous nos yeux. Trouvons le courage nécessaire pour rester dans la partie.

 

(Les propos tenus dans cette libre opinion n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de SECOR ou des autres commanditaires du Focus sur les sujets qu'ils abordent)

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Commentaires

Reardon (Il y a 15 semaines 2 jours)

Votre opinion est exact depuis que j'ai demanagez ici a Quebec en 2005. Je travaille pour changer mon coin, pendant que je garde un oeil pour partir ou la sante et education est mieux.

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