Il nous a semblé pertinent, dans une perspective de dialogue entre les générations, de faire un zoom sur la relève, sa vision face à son avenir et à nos enjeux collectifs.
Les générations qui ont construit le Québec moderne prennent progressivement leur retraite. Les baby-boomers quittent les postes de commande de nos entreprises et sont remplacés par une nouvelle génération. Cependant cette relève, appelée à diriger nos entreprises et à prendre en main notre économie, reste une énigme à bien des égards. Son regard sur le Québec d’aujourd’hui et sur ce qu’il devrait être demain reste assez largement méconnu.
SECOR, en partenariat avec la Jeune Chambre de commerce de Montréal, avait entrepris en avril 2008 une étude, «La relève s’engage?», basée sur une vaste consultation auprès des jeunes gens d’affaires de Montréal. Ce sont les principaux constats tirés de cete consultation que l'on retrouvera ici.
Cette enquête avait pour but de :
- Connaître leur position face aux défis actuels du Québec;
- Connaître leur position face à l’action des pouvoirs publics et des entreprises sur ces défis;
- Cerner leur capacité et leur engagement à relever ces défis.
Un questionnaire construit autour de sept grands défis auxquels est confronté le Québec d’aujourd’hui (la dette publique, l’internationalisation, l’économie du savoir, la pénurie de main-d’œuvre, la santé, le développement durable et la productivité) avait été administré aux jeunes gens d’affaires de Montréal (40 ans et moins). Neuf cent soixante-huit (968) réponses avaient été reçues. Les principaux constats tirés de leur analyse sont présentés dans les lignes qui suivent.
Une vision claire des défis
Tout d’abord, les résultats du sondage ont révélé que la relève partage une vision assez claire des sept défis auxquels fait face le Québec.
- Les répondants s’accordent sur le fait que le Québec est endetté et doit penser à rembourser. Soixante-dix-neuf pour cent (79%) des répondants sont inquiets par rapport au remboursement de la dette et jugent à 77% que le poids de celle-ci empêche d’agir sur des priorités;
- Quatre-vingt-dix-neuf pour cent (99%) des répondants estiment que le Québec se doit de diversifier ses échanges commerciaux internationaux;
- La relève reconnaît unanimement (96%) l’importance de développer une économie basée sur le savoir pour la prospérité économique du Québec;
- La relève voit le départ à la retraite des baby-boomers à la fois comme une opportunité (97%) et un risque (72%). Opportunité, car cela va lui permettre de prendre sa place et de proposer de nouvelles façons de faire. Risque, car la vague de départs à la retraite entraînera inévitablement une perte de compétences. L’immigration apparaît comme une solution pour pallier à la pénurie de main-d’œuvre pour 64% des répondants;
- Quatre-vingt-dix-sept pour cent (97%) des répondants estiment que la santé et le bien-être sont des conditions sine qua non de la performance économique;
- Pour 95% des répondants, développement durable et prospérité économique vont de pair. Les consommateurs sont vus comme les moteurs de changement les plus efficaces pour pousser les entreprises à adopter des comportements socialement responsables et protégeant l’environnement. Les syndicats sont considérés comme les acteurs les moins efficaces, un changement majeur par rapport aux générations précédentes;
- La relève estime le problème de la productivité québécoise comme important, sans être prioritaire :
- Trente-cinq pour cent (35%) des répondants sont tout à fait d’accord avec l’affirmation selon laquelle la productivité des entreprises québécoises est inférieure à celle des entreprises de plusieurs pays de l’OCDE et qu’il est important de combler cet écart, et 45% sont plutôt d’accord;
- Soixante-huit pour cent (68%) des répondants ont exprimé une opinion positive à la question «J’ai confiance dans l’économie québécoise», contre 32% d’opinion négative.
Les trois acteurs du changement
L’analyse des résultats de l’étude en fonction des actions des principales parties prenantes (le gouvernement, les entreprises et la relève elle-même) a également permis de faire émerger trois constats.
La relève a une vision mitigée de l’action publique
L’économie québécoise et le système d’éducation sont jugés positivement. Le gouvernement est critiqué pour sa gestion de la dette, les lacunes du système de santé et le manque de soutien financier aux entreprises.
La relève est assez critique et exigeante face aux entreprises
Les exigences et critiques envers les entreprises sont nombreuses: responsabilité sociale et environnementale, manque de productivité et d’investissements, manque de collaboration avec les universités, stratégies d’attraction et de rétention de la main-d’œuvre jugées inefficaces. Seuls points positifs: la capacité à financer les investissements et l’écoute des employés.
La relève est beaucoup plus optimiste par rapport à elle-même
La relève se voit apprenante, entrepreneure, ouverte aux autres cultures, socialement responsable et bonne gestionnaire. Ses attentes touchent à son revenu, à son équilibre de vie et à son engagement communautaire. Elle se voit faisant face à deux défis: ne parler qu’une langue étrangère et trop travailler.
Les quatre formes d’engagement de la relève
Finalement, à la question «la relève est-elle engagée à relever les défis auxquels fait face le Québec?», une analyse typologique des résultats a permis de dégager quatre formes d’engagement correspondant à quatre visages différents de la relève. Ainsi, la relève ne présente pas un profil totalement uniforme et cohérent, mais est plutôt composée de sous-groupes, aux opinions, actions et aspirations différentes. On distingue:
Les prêts-à-partir (25% des répondants) :
- Groupe surtout composé d’hommes de plus de 30 ans, aux revenus et niveaux d’éducation élevés;
- Les prêts-à-partir sont plutôt individualistes, sceptiques quant à l’action publique et aux entreprises, et envisagent dans une proportion supérieure à la moyenne de partir à l’étranger pendant les cinq prochaines années.
Les contestataires immobiles (17% des répondants) :
- Groupe surtout composé de moins de 30 ans, aux revenus plus faibles;
- Les contestataires immobiles sont très critiques vis-à-vis du gouvernement et ont une appréciation mitigée des entreprises;
- Ils veulent se prendre en main et envisagent de prendre la direction d’une entreprise.
Les réformateurs pragmatiques (26% des répondants) :
- Groupe surtout composé d’hommes de plus de 30 ans, aux revenus et niveaux d’éducation élevés;
- Les réformateurs pragmatiques sont confiants, mais non crédules face à l’action publique et aux entreprises, et ils sont très intégrés socialement;
- Ils envisagent prendre la direction d’une entreprise, mais pourraient également aller faire carrière à l’étranger.
Les doux rêveurs (21% des répondants) :
- Groupe surtout composé de femmes de moins de 30 ans, aux revenus plus faibles;
- Les doux rêveurs sont extrêmement positifs face à l’action publique et à celle des entreprises. Ils sont optimistes et très impliqués socialement;
- Les doux rêveurs n’envisagent pas prendre la direction d’une entreprise ou partir à l’étranger.

La défiance certaine que la relève témoigne à l’égard de l’action collective, par opposition à la confiance que chaque individu démontre à l’égard de ses propres choix et aptitudes, impose une réflexion sur la capacité de la société québécoise à mobiliser ses forces vives et les premiers acteurs de son avenir. La société québécoise a-t-elle les moyens de bâtir un projet collectif fort dans un tel contexte? La pente à remonter pour entraîner l’adhésion de sa relève est abrupte.