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Éducation - deux singularités québécoises

5 mai 2010 - 09:35

Pour qu'il puisse tenir sur une ligne, nous avons raccourci et reformulé ci-dessusle titre de l'article que Monsieur Yvon Boudreau a rédigé pour les participants au Focus stratégique: "L’éducation et la formation: des réseaux complets, mais de mauvaises cibles et de faibles performances".

Dans cette contribution, M. Boudreau avance une série d'idées originales et stimulantes sur les singularités du système d'éducation et de formation québécois. Il pose de vraies questions et relève des dysfonctionnements auxquels on pourrait s'attaquer dès maintenant "sans démolir l'édifice", selon ses termes.

Nos singularités
Le système québécois d’éducation présente deux singularités qui compliquent les comparaisons avec les autres provinces et les autres pays sur la performance du système en matière de diplomation et de qualification professionnelle.

En premier lieu, les réseaux publics d’éducation offrent tous les types de formation générale, professionnelle et technique. Aucune spécialité n’échappe à son emprise. Il existe plus de 350 programmes différents de formation professionnelle et technique et des milliers de formations de courte durée. Partout ailleurs dans le monde, des systèmes d’apprentissage en milieu de travail viennent compléter l’offre de formation en institution.

Au Québec, nous avons un monopole d’État en éducation. Pour le meilleur et pour le pire. C’est d’ailleurs ce qui rend si problématique le phénomène du décrochage scolaire; chez nous, il n’y a pas d’alternative à la formation en milieu scolaire. Ceux qui relativisent, j’allais dire qui banalisent, le taux alarmant de décrochage en se livrant à des comparaisons boiteuses avec les autres « juridictions » font mine d’oublier qu’ailleurs, les jeunes peuvent acquérir en dehors de l’école une formation conduisant à une qualification reconnue par l’État et le marché du travail. Ces systèmes alternatifs n’existent à peu près pas au Québec.

La deuxième spécificité du système québécois d’éducation, c’est évidemment la formation pré-universitaire offerte dans les cégeps, cette étape tampon entre les études secondaires et l’université, qui n’a pas vraiment son équivalent dans d’autres pays.

Au départ, les cégeps devaient avant tout offrir une formation technique, tout en permettant à une proportion plus faible d’étudiants de se préparer aux études dites supérieures. Ces années-ci, près de 60% des diplômés des programmes réguliers des cégeps sont issus de l’enseignement pré-universitaire.  Pourtant, l’utilité première des collèges, c’est véritablement la formation technique. Les cégeps ont la responsabilité de former des techniciens de haut niveau. Aucune autre institution au Québec n’a la capacité d’offrir une formation de cette qualité.

L’adéquation formation-emploi
Il n’existe nulle part dans le monde un mécanisme totalement satisfaisant d’adéquation entre l’offre de formation du système scolaire dans son ensemble et les besoins du marché du travail en main-d’œuvre qualifiée.

D’une part, les compétences attendues par les employeurs sont difficiles à cerner avec précision, et le marché du travail évolue trop rapidement. D’autre part, les institutions d’enseignement prennent un certain temps à s’ajuster à l’évolution de la demande de formation.

Le Québec a institué plusieurs lieux d’échange entre le secteur de l’éducation et le marché du travail. Ces mécanismes sont évidemment perfectibles, mais on ne peut pas nier l’influence importante qu’exercent les représentants du marché du travail sur l’offre de formation professionnelle (au niveau secondaire) et technique (au collégial).

Il est vrai qu’il faut compter entre 4 et 6 ans avant d’adopter un nouveau programme d’études ou de modifier un programme de manière significative, ce qui apparaît démesurément long. Malgré tout, quand on compare le Québec à d’autres pays, on doit reconnaître que notre système de formation professionnelle et technique est passablement sensible à l’évolution de notre économie.

Ce n’est pas en soi la configuration des programmes qui est à l’origine des principaux problèmes d’arrimage entre l’offre de formation et les exigences du marché du travail.

Cette inadéquation tient surtout à la faible attirance des jeunes à l’égard de la formation technique et au déséquilibre résultant de la fréquentation universitaire d’une proportion trop forte de sortants des cégeps.

On a longtemps dévalorisé les métiers, ce qui a eu des répercussions dramatiques sur la fréquentation des programmes d’études de la formation professionnelle conduisant à l’exercice de ces métiers. Un véritable coup de barre a cependant été donné au cours des dix dernières années et les résultats sont au rendez-vous.

Le nombre de diplômés en formation professionnelle (les anciennes écoles de métier) est passé de 25 300 en 1995-1996 à 39 600 en 2007-2008. Ce n’est pas encore suffisant pour répondre aux besoins prévisibles du marché du travail, mais on doit souligner l’effort remarquable qui fut accompli.

Les programmes techniques offerts dans les cégeps attirent bon nombre de jeunes. Mais ils affichent une grave sous-performance sur le plan de la diplomation. Ce réseau de 48 cégeps publics et de 4 collèges privés, présents partout sur le territoire du Québec, qui coûte annuellement 1,7 milliard $, ne réussit à délivrer que quelque 17 000 diplômes d’études collégiales techniques (DEC) par année, toutes disciplines confondues.

Le taux d’échec au cégep est tout aussi dramatique qu’à l’enseignement secondaire. Seulement 52% des étudiants qui s’inscrivent au départ en formation technique obtiennent un DEC, et ce, après 5 ans d’études (pour des programmes dont la durée normale est de 3 ans).

Les cégeps ont développé, comme une forme de compensation, des formations de courte durée (généralement inférieure à un an), les Attestations d’études collégiales (AEC). Ce type de formation est surtout destiné aux adultes, chômeurs ou travailleurs, qui veulent acquérir des compétences techniques et qui ne peuvent pas fréquenter un cégep à plein temps pendant trois ans.

Axées au départ sur des besoins particuliers du marché du travail, les AEC sont graduellement devenues une source importante de revenus pour les cégeps, avec le résultat que plus de 1 600 programmes différents ont été développés, ce qui est proprement extravagant.

En somme, il est temps que l’on jette un regard objectif et critique sur les cégeps et qu’on mesure leur véritable contribution au développement des compétences, dont la société québécoise aura de plus en plus besoin. 

La surenchère des universités

Il est certes hasardeux d’affirmer qu’une proportion trop forte d’étudiants québécois se destine à l’université. À l’heure de l’économie du savoir, cela risque d’être perçu comme une hérésie.

Analysons cela d’un peu plus près.

Il est indéniable que nous manquons déjà – et le phénomène ne peut que s’aggraver – de diplômés universitaires dans des secteurs biens définis: sciences pures et appliquées, sciences de la santé, génie, informatique, comptabilité et gestion, notamment. Mais ce n’est pas en attirant un nombre excessif d’étudiants dans les facultés d’arts et de sciences humaines que l’on va solutionner ce problème.  Cela étant dit, on reconnaît d’emblée la nécessité de former bon nombre de personnes en sciences humaines.

Il y a d’évidentes limites à la capacité d’accueil du marché du travail. Déjà on observe qu’une proportion inquiétante de diplômés universitaires occupent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés. À tort ou à raison, les employeurs du Québec jugent qu’ils n’ont pas besoin d’un aussi grand nombre de diplômés universitaires, sauf, bien entendu, dans les disciplines précitées, où des pénuries de main-d’œuvre qualifiée sont déjà documentées.

S’il paraît excessif de soutenir qu’il y aurait trop d’étudiants québécois à l’université, il est indéniable qu’il manque cruellement de jeunes et d’adultes qui complètent des études professionnelles et techniques.

Or, il n’y a pas de recette magique. On doit composer avec le nombre de jeunes présents dans la société québécoise. Si, par un marketing très agressif, on attire un grand nombre d’étudiants vers les universités, c’est autant de jeunes que l’on retire du système de formation technique. Les universités livrent, à cet égard, une concurrence directe aux cégeps… avec des fonds publics.

Bref, si le nombre d’étudiants universitaires diminuait quelque peu au profit d’une augmentation du nombre de diplômés en formation technique de niveau collégial, l’économie du Québec ne s’en porterait que mieux. On peut présumer qu’une augmentation sensible des droits de scolarité aurait pour effet de rationaliser de la sorte la fréquentation des cégeps et des universités, ce qui serait hautement bénéfique.

À cet égard, il y a lieu de tempérer le discours tapageur et l’appétit des universités, qui se sont livrées, au cours des dernières années, à une véritable frénésie immobilière. Il est difficile de soutenir que la population de Longueuil éprouvait de telles difficultés d’accès à l’université qu’il fallait que l’université de Sherbrooke aille y construire un pavillon… à la bouche du métro qui conduit à Montréal!

Et l’immigration?
Le phénomène de la difficulté d’accès de nombreux diplômés universitaires à un emploi correspondant à leurs compétences est en quelque sorte exacerbé par l’immigration. En effet, plus de 40% des candidats à l’immigration sélectionnés par le gouvernement du Québec possèdent un diplôme universitaire. Ces immigrants sont, qu’on le veuille ou non, en concurrence avec les québécois dits de souche, pour l’obtention d’un emploi faisant appel à des compétences universitaires. Et à ce jeu de la concurrence, on sait d’avance qui va gagner.

Il faut saluer les décisions récentes du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, qui cherche désormais à attirer un plus grand nombre de candidats ayant une formation professionnelle ou technique. Souhaitons que ces orientations se traduisent par une modification du profil des immigrants accueillis au Québec.

Les dures réalités du marché du travail
Au Québec, à l’instar de ce que l’on observe dans plusieurs pays développés, environ 60% des emplois font appel à des compétences de la formation professionnelle et technique plus ou moins poussée. Cela ne signifie pas que toutes les personnes qui occupent ces postes ont des diplômes de formation professionnelle ou technique, mais ils en maîtrisent au moins certains éléments.

Les fonctions du travail qui requièrent une formation de niveau universitaire comptent au maximum pour 25% des emplois.

On ne changera pas cette réalité en présentant une offre de diplômés universitaires qui dépasserait largement les besoins de l’économie.

Il est évident qu’une société doit former ses citoyens au-delà des exigences minimales du marché du travail. Le relèvement général de la scolarité d’une société a d’évidentes retombées bénéfiques, à tous points de vue, y compris sur le plan économique. L’OCDE révélait en 2003 que l’augmentation du niveau de scolarité d’une population d’une année fait croître le PIB par habitant de 4% à 7%.

La formation en emploi
Aucun système de formation ne « fournit » une main-d’œuvre immédiatement performante à la sortie de l’institution d’enseignement. Il y a des compétences et des savoir-faire qui ne s’acquièrent qu’en travaillant, qu’on ne développe qu’avec l’expérience. D’où l’importance de la formation en emploi.

Les entreprises du Québec investissent chaque année environ 1,5 milliard de dollars pour la formation de la main-d’œuvre à leur emploi.

Ce chiffre global semble impressionnant. Ça ne l’est pas du tout. Les enquêtes de Statistique Canada démontrent que les entreprises québécoises sont celles qui, au pays, investissent le moins en matière de formation soutenue par l’employeur. Et le Canada est loin d’être un modèle en formation continue de la main-d’œuvre.

Il y a peu d’endroits dans le monde où les entreprises peuvent compter sur un système d’éducation qui leur fournit gratuitement et sans engagement de leur part la main-d’œuvre qualifiée qu’elles attendent. Partout ailleurs, les employeurs sont appelés à contribuer à certains coûts associés à la formation dans les institutions d’enseignement ou à dispenser eux-mêmes certains types de formation qui ne sont pas accessibles à l’école. On pourrait donc s’attendre qu’en contrepartie, nos entreprises investissent un peu plus pour relever ou maintenir à jour les compétences de leurs employés. Ce n’est pas le cas.

Le sous-investissement des entreprises en formation n’est pas étranger aux faibles gains de productivité  que nous réalisons. Il est lourd de conséquences à long terme pour notre économie.

Les travailleurs et les chômeurs ont aussi leur part de responsabilité. On ne peut pas s’attendre à ce que la formation soit toujours offerte pendant les périodes de travail et financée à 100% par l’employeur. Chaque individu doit déployer un minimum d’effort pour éviter d’être « déclassé » sur le plan professionnel.

Quant aux chômeurs, les prestations d’assurance-emploi qu’ils perçoivent devraient être transformées en allocation de formation. Ce serait plus valorisant pour eux-mêmes et on s’attaquerait en même temps à la cause première du chômage: le manque de qualification.

Les vertus et les défauts d’un monopole
Le système québécois de formation est généralement de bonne qualité. Dans certains domaines, il est même excellent. Ce système présente aussi les défauts de tout monopole: il est très coûteux, rigide, cherche constamment à s’étendre, s’adapte lentement aux changements et n’a aucune culture d’évaluation. C’est le règne de l’autoévaluation, ou de l’évaluation par les pairs de l’éducation… les seuls qui ont voix au chapitre en ces matières.

Sans démolir l’édifice, il faut demander davantage de comptes, fixer des objectifs à atteindre, cibler plus finement les clientèles en fonction des besoins de l’économie et exiger une meilleure performance des établissements scolaires, en particulier des cégeps.

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